Ma vie (1) / Henri Kouchakji, 1932
Comme tout roturier, les débuts de ma vie sont quelque peu obscurs. L’Orient où l’on n’est jamais sûr de son âge et de la date de la naissance, m’a vu naître. C’est là que j’ai vécu jusqu’à l’âge de 9 ans avant de venir en France où se trouvait mon père qui tenait à Paris un négoce d’antiquités. Et pour suivre la loi du pays, il a fallu me faire établir un acte de naissance. Mon frère aîné qui savait à peu près la langue française s’en occupa, en assurant l’administration que j’étais né à Alep en Syrie en 1901, rue Grande, rue qui n’a jamais existé et donnée par une fantaisie pour satisfaire aux exigences des autorités françaises. N’ayant pas sur lui mes papiers officiels, il s’était trompé de peu, d’une année environ. Bref, il importe peu de connaître où et quand je suis venu au monde. Comme chacun de nous, par souci de curiosité naturelle, désire connaître ses premiers pas, je m’en informai plus tard à ma mère qui me dit qu’à ma naissance, une négresse qui nous servait avait jeté des cris de joie, que j’étais petit, laid, blond. Plus tard, je devins un enfant vif, courageux, sans timidité, ce qui contraste comme vous le verrez, avec ma vie future. Je courrais avec mes petits camarades du quartier, dans les rues, dans un jardin public qui se trouvait en face de notre maison. J’attrapais des lézards avec une dextérité remarquable, je les attachais par la queue et leur coupais le cou afin d’enduire de leur sang mes mains pour qu’elles durcissent et résistassent mieux aux bastonnades du maître d’école. Inutile de vous dire que ce système qui courait dans nos jeunes cervelles n’avait aucun effet. Cependant lorsque le maître frappait avec son bâton, la volonté et l’illusion nous faisaient supporter les coups. Les premiers chrétiens devaient probablement, par une illusion semblable, supporter leurs supplices.
Ainsi se passait mon enfance. L’école et les petites escapades enfantines. Je n’avais pas, maintenant que j’en peux juger, un esprit bien développé. Beaucoup d’enfants ont plus d’imagination, de réparties spirituelles, d’idées amusantes, je n’en avais point. Ma supériorité résidait en la vivacité, en l’observation, qualité qui me semble naturelle, compréhension rapide de certaines choses, surtout de faits matériels. Je me trouvais souvent chez ma grand-mère avec mes nombreux cousins et quand on demandait avec forces explications à l’un d’eux d’aller chercher une chose, avant qu’on eut fini de parler, je l’avais trouvée et rapportée. Il y a un jeu d’enfants syriens qui consiste à tirer des balais, des cannes, des ustensiles divers et à se promener dans les rues en chantant à tue-tête une chanson que tout oriental connaît et qui commence par « ya hadji Mohammad, yo, yo » ; j’étais toujours l’un des dirigeants de cette bande. J’aimais l’action, le mouvement. Nous allions en chœur traquer de pauvres marchands juifs qui venaient aux portes colporter leurs marchandises. Nous les enfermions dans les rues qui sont en Orient des passages et eux, de crier et de se plaindre. Les enfants ne sont pas toujours complaisants ! Souvent on jouait aux billes, on se masquait et ma foi, bien des mascarades me font rire à présent que l’âge, quoiqu’encore jeune, ne me permette plus ces folies. Un jour, mes parents m’amenèrent à l’église latine voir les pompes fastueuses d’un légat du pape, je me souviens de la longue traîne du cardinal et l’imitai juste le lendemain en attachant tous les draps de la maison les uns après les autres. Et pendant que je descendais l’escalier qui conduisait à la cour où s’ouvraient les pièces du rez-de-chaussée, la longue traîne était tenue au sommet de l’escalier par mon jeune frère que j’avais pris comme clerc. Mes parents étaient d’autant plus gênés et amusés que le prélat se trouvait pas hasard chez nous ce jour-là. Il en rit, paraît-il de bon cœur. J’avais six ans.
A suivre

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