mercredi, juin 21, 2006

Ma vie - 2

Frédéric, mon cousin, a posté le premier commentaire sur ce blog, je le remercie. Il m'encourage à poursuivre cette intiative, l'histoire de la famille l'intéresse, nous sommes donc au moins deux et c'est formidable. Je lui livre ici le 2e extrait du récit écrit par notre grand-père. Il y en aura une vingtaine au moins. Pour ceux qui prennent ce blog en cours, n'oubliez pas de lire Ma vie dans l'ordre, tous les posts sont numérotés dans ce but.

Ma vie (2) / Henri Kouchakji, 1932

J’étais comme les autres enfants, mes larcins furent aussi nombreux que mes mensonges. J’imagine que tous, nous n’avons pas échappé à ces fautes. On critique beaucoup l’éducation de la jeunesse, on veut la rendre parfaite, sainte, irréprochable; qu’on rende l’enfant obéissant, soit, mais honnête c’est en dehors de sa nature. L’enfant qui a faim cherche à manger quelqu’en soit le moyen. Qu’il ait envie de s’amuser, de sauter, personne ne peut l’en empêcher. Il a son sang qui bout, sa volonté est intacte, on se bute à le redresser, c’est bien mais combien obtiennent-ils de bons résultats ? Est-on calme, on veut que l’enfant le soit. N’aime-t-on pas le bruit et l’enfant est amené à faire le moins de bruit possible au dépens de sa santé. Un enfant doit être avant tout laissé libre d’agir aisément quand il s’agit de ses nécessités physiques. Une seule chose importe et sa famille doit le lui enseigner, c’est d’être bon, de songer aux autres avant de songer à lui-même, d’être charitable. La loi de l’amour doit lui être inspirée sans cesse afin qu’en son petit cœur, ce germe qui existe déjà prenne une racine indestructible. L’enfant qui en a été l’instrument le sera toute sa vie et cela est bien. L’homme n’est pas bon naturellement comme a dit Rousseau, mais il a en lui le germe de la bonté qu’il faut cultiver avec patience.

Mais cette dissertation ne doit pas nous éloigner de notre sujet. Mon enfance n’a point été trop brimée. Je m’amusais et formais mon jeune corps. Et la nature, ne m’ayant pas doué de traits attirants, on ne me choyait pas. Lorsqu’on achetait quelque chose de beau, on ne pensait point à moi, je n’étais pas assez beau pour l’utiliser, toutes les belles choses allaient à mon jeune frère qui était remarquablement beau. Et c’est curieux, je n’étais pas jaloux, je me contentais de les admirer.

N’ayant pas été gâté, je ne pensais pas à moi, c’était un beau germe pour l’avenir, je pensais qu’aux autres devait tout échoir, j’acceptais mon sort sans me plaindre. D’ailleurs tout me prédisposait et ces dispositions me sont restées. De ces faits de ma jeunesse vient ce manque d’égoïsme qui me caractérise (et ma modestie me gêne en écrivant cela). De là vient aussi que la soif de tendresse m’étreint toujours, mon cœur désire de l’affection qui m’a manqué dans mon enfance. Tous nous désirons être aimés. Moins nous le sommes, plus nous apprécions ce sentiment.

Je ne fus point gâté, les commissions de la maison, les travaux désagréables devaient être faits par moi. J’étais gai et je ne m’en rebutais pas. J’allais porter les effets de mon frère Edouard qui se trouvait en pension à l’école Terra Sancta, à une demi-heure de marche de la maison et il fallait passer par des quartiers mal famés, les rues juives et marchandes, les khans où des hommes n’osent pas s’aventurer. J’arrivais toujours à atteindre l’école sans difficultés. N’oubliez pas que j’avais sept ans. Un jour que j’allais acheter du pain chez Boulos, un boulanger bien connu des souks, je laissais glisser par mégarde la pièce de monnaie qu’on m’avait confiée pour paiement. Comme je me suis mis à pleurer, le boulanger sortit de sa boutique qui était un petit réduit et fit le tour du marché pour me faire une quête et me permettre de payer mon pain. Les bonnes actions ne s’oublient pas.


J’étais aussi très friand et un jour que j’allais dépenser mes économies, qui pour mon jeune âge, me paraissaient une fortune, des petits vauriens vinrent par derrière et me la volèrent. Je fus à leur poursuite pour reprendre mon bien, en vain. Maudits soient-ils de m’avoir privé d’un plaisir innocent.

A suivre...

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