samedi, juillet 08, 2006

Ma vie - 5

J'ai numérisé quelques photos, prises avant le départ de Syrie au début du siècle dernier, qui illustrent le récit autobiographie de mon grand-père. Vous avez déjà découvert celle prise à Saint-Mandé, deux autres sont en ligne dans Ma vie (3) et Beyrouth 1904.

Ma vie (5) / Henri Kouchakji, 1932

Notre voyage à travers la Méditerranée fut une source de gags dignes de films muets. Mon frère aîné a dû faire empaqueter tout notre mobilier et vous devez vous doutez de son importance : tapis, matelas, pendules, ustensiles de cuisine, comme si nous allions dans un désert. Il fallut changer de train à Zahlé au Liban et prendre le train à crémaillère pour Beyrouth, prendre le bateau via Alexandrie pour débarquer à Marseille. Il y avait ma mère et mes six frères et sœurs, tous jeunes et bouillants. Ce fut affolant pour mon frère Fahim qui n’avait que vingt quatre ans et une drôle de responsabilité. A chaque instant, l’un de nous avait besoin de quelque chose. Il fallait satisfaire tout le monde et parler pour nous, car personne ne savait un traître mot de français. Après avoir pris notre premier repas en France, à Marseille, qui se composait d’un steak pommes frites que nous avons largement apprécié, nous arrivâmes à la gare de Lyon le 10 octobre 1910. Mon père s’y trouvait avec son secrétaire, nommé Gublleay ( ?), un juif, charmant homme – et je me rappelle qu’il nous plut davantage que mon père. Il était doux, sensible, bon, de très bonne famille alépine. Mon père l’aimait beaucoup et appréciait ses services qui furent toujours sages et honnêtes.

Ils nous conduisirent tous deux dans deux fiacres différents à notre demeure qui se trouvait être une villa à Saint Mandé près de la porte Dorée. Le temps était beau et ensoleillé. Le chemin nous parut couvert de verdure. C’est cela que tout oriental remarque en arrivant à Paris. Seulement quelques jours après notre arrivée, mes sœurs au nombre de trois commençaient à se plaindre – elles avaient respectivement vingt et un, seize et treize ans et à part la cadette, elles ne savaient pas un mot de français. L’aînée, Angèle était jolie et avait une voix merveilleuse, elle gardait cependant les marques de la petite vérole qui ne lui gâchaient pas sa beauté. La cadette, Ajiba, était une fille jolie, douce, intelligente, avec de beaux cheveux noirs sur une peau blanche, de très beaux yeux. Mes parents espéraient lui faire faire un beau mariage. Toutes trois réalisaient des travaux d’aiguille réellement admirables. On s’extasiait devant leurs œuvres. Quant à moi et mes deux autres frères, respectivement âgés de six, neuf et douze ans, nous ne nous rendions pas très bien compte du changement qui s’était opéré, à part l’éloignement de nos petits amis laissés à Alep, notre ville natale. Nous avions vite trouvé des amusements qui nous faisaient oublier notre pays. Nous nous disputions souvent et mon frère Edouard me battait sans que je ne lui fis rien de blâmable. Le sort ne m’avait pas trop doué, j’étais leste, agile mais j’étais moins fort que mon frère ou plutôt moins sujet à la brutalité. A la moindre occasion, je recevais une correction qui me chagrinait sans toutefois altérer mon caractère.


A suivre...

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