J’aimais beaucoup les sucreries et l’épicière du quartier avait en moi un client assidu. Les bocaux de bonbons étaient rangés dans la vitrine et à la caisse et ne sachant de français que « donnez-moi ça », chaque jour j’allais acheter une qualité différente, de sorte qu’un jour, ayant épuisé toute la série, il en restait une qui me paraissait chère – pour la quantité qu’on donnait. C’était des cubes enveloppés dans du papier coloré et qui m’intriguaient. J’en achetai un pour le goûter et arrivé à la maison, j’essayais de le casser avec mes dents. Le trouvant trop dur, j’essayai le pilon et croyant que ce fut un genre de coco, je le fis fondre dans l’eau et m’apprêtais à la boire. Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je le trouvai amer. Je jetai un cri qui fit frémir mes parent. Lorsqu’ils virent que j’essayai de boire quelque chose, ils y goûtèrent aussi et le trouvèrent horrible. Je ne cessai de dire « saleté, saleté ». Le lendemain, l’épicière demanda à ma sœur ce que j’avais fait du cube. Lorsqu’elle sut que c’était du bouillon kub. Elles rirent de bon cœur.
Un autre jour, à court d’argent, je sortis de vieilles pièces turques en bronze, valant un centime. Mais voyant qu’elles étaient trop petites pour être utilisées, je découvris le secret de les agrandir. Je les plaçais sur les rails de tramway qui passait devant notre maison et à mesure que le tram passait dessus, ma pièce s’agrandissait. Plusieurs pièces furent ainsi utilisées pour des achats divers. Mon amour des bonbons était tellement développé que pas une marchande du Bois de Vincennes ne m’était inconnue. Lorsque j’étais absent, on demandait de mes nouvelles, ce qui faisait dire à mes parents que j’étais célèbre à ma façon. Heureux temps où l’on ne pensait qu’aux menus plaisirs.
Il m’arriva cependant un jour une épouvantable épreuve qui m’amena de nombreuses sympathies même des responsables. Mon frère aîné qui se trouve âgé de quinze ans de plus que moi, l’homme qui nous paraissait et qui était le plus élégant de sa génération me faisait faire toutes les courses. Y avait-il une boîte de cigarettes, y avait-il une commission, un achat à faire, c’était moi qui les lui faisait. Je lui cirais les chaussures, naturellement moyennant finances, lui brossais les pantalons. J’avais dix ans. Un jour, c’était dimanche, je m’apprêtais à aller à la messe lorsqu’il me demanda de l’aider à nettoyer sa bicyclette. Je refusai net alléguant mes devoirs religieux. J’ignore en quels termes je formulai mon refus, parce qu’une colère épouvantable s’acharna sur moi. Il se leva et voulut me battre, mais la peur me fit prendre la fuite. Je courus à toute vitesse et je prie la route du lac Daumesnil et durant la longue distance de ce tour je ne me laissai point attraper. Mon frère retourna à la maison tout penaud. Je revins aussi mais au lieu d’aller au logis, je pris celui de nos charmants voisins et propriétaires, Monsieur et Madame Lagneau, tous deux décédés mais que Dieu les bénisse. Ils me donnèrent l’hospitalité, me firent répéter mon histoire et allèrent en informer ma famille. Je ne sais ce qui s’est passé mais revenant de promenade avec eux l’après-midi, je me sentis saisir par le fond de la culotte et emporté à la maison où mon frère m’octroya une de ces fessées dont le mordant est resté vivace jusqu’à présent. C’est la seule que je reçus de ma vie.
A suivre ...

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