Dans ce dixième extrait, Henri évoque son rapport à la religion, il raconte comment l'étude des sciences humaines l'amenèrent à douter des préceptes de la foi et à finalement les abandonner . Nous sommes en pleine dialectique de la foi et de la raison, un sujet d'actualité ! Il avoue toutefois être resté très attaché aux valeurs philosophiques du christianisme. Mon grand-père était un homme résolument bon et moderne. C'est toujours ainsi qu'il apparait dans mes souvenirs.
Une question me taraude et je remercie à l'avance les kouchakji, visiteurs de ce blog, qui pourraient m'éclairer sur un point : quelle était la confession religieuse de mes aïeux ?
Ma vie (10) / H.K. (1932)
Ma première année fut la plus dure. Je n’arrivais pas à suivre l’enseignement qu’on y donnait et qui nécessitait des études supérieures. Il fallait connaître l’histoire à fond, les langues anciennes. De nombreux problèmes archéologiques étaient pour moi lettre morte. Je persévérais pourtant et à mon grand plaisir, je passai avec succès mon premier examen préparatoire d’entrée à l’Ecole. Tous mes camarades de classe dont les uns étaient journalistes, gens du monde, professeurs, juges, avocats, me demandaient mes cours toujours parfaitement rédigés.
En dehors, je développais mon éducation intellectuelle. Je lisais beaucoup, tous les sujets m’intéressaient. sans compter les innombrables livres techniques que je consultais à la bibliothèque Doucet, je prenais un auteur et ne le laissais que lorsque je l’avais presque entièrement lu. Ainsi de Balzac, Pascal, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Anatole France, Barrès, P. Bourget, les romantiques, etc. J’admirais Rousseau pour son exaltation et Lamartine pour son lyrisme. J’adorais aussi la musique classique. J’allais écouter passionnément tout le répertoire lyrique, symphonique et instrumental dans les diverses salles de concert, dans tous les lieux où l’on donnait de la belle musique. J’adorais Beethoven, Bach, Mozart et Wagner, surtout Beethoven dont la musique me remplissait de satisfaction et formait mon jugement.
Je dévorais Darwin et Lamarcq. J’étudiais les divers systèmes religieux, surtout les religions orientales. L’Egypte et la Babylonie faisaient partie de mes études habituelles, mais Confucius fit mes délices. Mahomet me confondit de son style que je lisais dans le texte. Les religions égyptiennes et chaldéennes me parurent pleines de complexité. On se rend compte qu’elles ont été établies par des législateurs pour en imposer au peuple et l’éblouir. Les discussions théologiques me passionnaient, mais mon raisonnement affaiblissait mes convictions religieuses que j’avais très fortes auparavant. Je me demandai, en fin de compte, comment certains hommes qui paraissaient sincères continuaient à croire à tous les dogmes de la religion chrétienne, au symbole des apôtres, qui m’était devenu intolérable. Comment me dis-je peut-on croire à Jésus-Christ et à sa résurrection, à la Vierge, à la Rédemption. Je me faisais ces réflexions : le Christ est venu en ce monde, dit-on, pour effacer le péché originel qu’Adam et Eve avaient commis au Paradis, mais l’archéologie et la géologie montrent l’homme très ancien peut-être de plusieurs millions d’années. La raison d’autre part dit que le péché originel, quel qu’il soit, ne nécessitait pas une si grande punition. Qu’Adam et Eve n’ayant pas existé, tels que la Bible l’enseigne, partant la Rédemption n’a plus besoin d’être. Qu’ainsi tout l’échafaudage du christianisme tombe. Toutes les théologies du monde, toutes les théories ne tiennent plus face au bon sens. Lorsque je perdis la foi chrétienne, je regardais avec mépris et compassion ceux qui la possédaient encore. Les gens pieux me paraissaient idiots ; beaucoup d’ecclésiastiques que je voyais gourmands, paillards ou vicieux m’apparaissaient comme des fourbes. J’en connus de toutes catégories, j’eus l’occasion de discuter avec eux et je me rendis compte que la plupart ne croyaient plus et ne faisaient leur métier que pour vivre. Qu’une occasion de s’amuser vint, ils s’y adonnaient, mais en cachette, de façon que le peuple ne s’aperçut pas de leurs défauts. Plusieurs qui me paraissaient de saints hommes étaient aussi éloignés de la vertu que le diable, d’autres d’une gaité incroyable avaient au fond de l’âme une tristesse profonde.
Ce fut sans doute l’un des moment les plus troubles de mon existence, car laisser un idéal qu’on croyait sûr est une chose difficile. Je cherchais et observais avidement. Intérieurement il se passait un drame pénible. Je ne voulais pas jeter à la rue toutes les idées que ma famille avait eues. J’avais peur de froisser l’amour-propre, la foi des mes parents. Ma mère, mes sœurs, mes frères avaient la foi catholique bien enracinée et je ne pouvais me risquer à créer le doute dans leur conscience. Il fallait les instruire, leur apprendre les divers axiomes de la dialectique pour leur montrer la naïveté de leur foi. Au fond de ma conscience, au début de mes doutes, je me sentais oppressé, je peinais de voir ma foi périr, je voyais tout mensonge, toute hypocrisie et en divulguant mes doutes, je craignais qu’ils ne vissent les choses de la même manière. Cette souffrance dura de nombreuses années jusqu’au moment où mes connaissances me permirent de me passer de toute croyance religieuse. Cependant malgré toutes mes dénégations, j’ai conservé, gravés dans mon cœur, les principes moraux du christinanisme.
A suivre
jeudi, octobre 26, 2006
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