Dans la série des écrits d'Henri, je reroduis ici une des nombreuses lettres qu'il échangeât avec son frère Emile. Ce dernier se trouve alors à Alep, alors qu'Henri poursuit à ce moment là ses études à l'Ecole du Louvre à Paris (lire Ma vie-9 et Ma vie-10). On découvre dans cette lettre la passion d'Henri pour la montagne qui nous entraîne dans un voyage qu'il envisage de faire à travers les montagnes Suisse.
Neuilly, le 2 novembre 1923
Mon cher Emile
En ce qui concerne ta bicyclette, ce ne sont pas de bonnes nouvelles que je vais te donner. Tu vas par la suite connaître toutes les difficultés qui se sont présentées devant moi et la vaine bonne volonté que j'ai déployée pour te faire plaisir.
Tout d'abord je vais te faire savoir ce qu'en pensent mes parents : Mon père me dit sans aucune réflexion que tu n'es pas à Alep pour te promener mais pour étudier. N'aie crainte, la réponse que je lui fis lui montra la logique de ta demande. Un jeune homme, lui dis-je n'est pas un vieillard, il a besoin de connaître, d'apprendre et l'observation d'un pays, d'une contrée est la clef du savoir. Tous les jeunes gens instruits ont passé par ce chemin. Quelqu'un qui ne cherche pas à connaître ce qui est autour de soi ne peut être regardé comme une personne intelligente. Un jeune homme doit être curieux. La curiosité conduit à une foule d'utilités. Un savant n'est à vrai dire qu'un curieux. Otez la curiosité, il reste le grand plaisir et le souvenir de la promenade. chacun a son plaisir, les uns aiment aiment à ... aux cartes, d'autres, plus intelligents aiment la nature. Emile est de ce nombre et je ferai tout mon possible pour lui envoyer sa bicyclette. Je ne puis te conter toute cette discussion, mais je tiens à te dire que m'on père en fut convaincu.
D'autre part, ma mère me dit une chose logique, difficile mais inopérante en même temps. Vends la bicyclette d'Emille, m'a-t-elle dit et envoie lui l'argent afin qu'il en achète une autre. Tu dois dviner ma réponse : une bicyclette ne peut-être revendue qu'à grand perte. 300 frs à peine et cela ne peut lui permettre de se payer une aussi belle machine. Suivit une discussion sur ton mal de jambe et l'inutilité de tes efforts. Enfin mon cher Emile, tu vois déjà les difficultés intérieures qui me rendent difficile l'envoi en question.Mais cela n'est rien en face des difficultés extérieures ou pécuniaires que voici :
Comme je te l'ai fais connaître, mon idée était de te l'expédier avec une personne de retour au pays. Mme Charaoui que j'ai vue m'a dit qu'elle avait des bagages en surcharge et qu'elle ne pourrait malheureusement pas s'en occuper. D'ailleurs une dame ne saurait bien y prendre garde et tu sais qu'une bicyclette est de ce qu'il y a de plus embarrassant. Je n'ai pas voulu y insister pensant que Mr Cababé voudrait bien s'en charger. Ce fut de même. Je fus donc obligé de demander le prix de l'envoi par postal. Les prix sont tellement exorbitants que j'ose à peine de te les dire : 260 à 280 frs car il y a l'emboîtage, le trajet, la recommendation et la douane. Je ne puis me décider et sûrement toi-même ne voudrait pas verser une aussi forte somme.
Dans tous les cas. si je ne puis trouver une personne capable et aimable pour se charger d'un tel fardeau, il faut attendre mon oncle ou Fahim, l'été prochain qui ne manqueront pas de te l'apporter.. en attendant, emrunte une bicyclette à l'un de tes amis ou tâche d'en louer une, cela compliquera moins. Hélas je ne puis te l'apporter moi-même pour te satisfaire plus vite ! Il ne faut donc plus en rêver et dormir tranquille. Ta jambe étant plus tard complètement rétablie, tu pourras jouir davantage du plaisir de la bicyclette, de sa rapidité, de sa commodité.
Je vais à présent de te faire connaître, mon cher Emile, l'objet de mes rêves et de mes ennuis; tu sais que la nostalgie de la montagne me hante de plus en plus. Je prépare dans mon guide et sur mes cartes des voyages qui sont malheureusement pour l'instant irréalisables mais qui j'espère ne manqueront pas de me passionner plus tard en ta compagnie et celle de Fahim.
Aujourd'hui et hier, jour de la Toussaint, je me suis fait un voyage idéal, paradisiaque autour de l'Oberland Bernois. Si tu désires le faire avec moi, prends ton guide et ta carte et suis-moi ligne par ligne. Je te le dis d'avance et me suis occupé à le préparer pendant toute une année, et le trajet que j'ai tracé est réalisable et l'une des parties ne m'est pas entièrement inconnue, quant au restant, tu sais que je m'y connais en spectacle de montagnes et que je suis un admirateur passionné. Je ne sais pas si tu es devenu semblable à moi mais je vois que tu t'y intéresses extraordinairement avec les Boulos. Je te le disais, j'étais un admirateur passionné et plus que passionné, pour des montagnes et des spectacles grandioses etque les chemins par lesquels je te fais passer sont féériques de bout en bout. Le trajet est de 650 km environ et 2 à 25 jours suffisent amplement pour le faire à pieds. Il ne comprend qu'une contrée et les autres viendront ensuite, dans une de mes prochaines lettres. Ne pense plus à la vallée du Rhône, mais suis-moi sur ton guide suisse, avec l'illusion d'avoir ton sac à dos et tes yeux au travers des monts, des cols et des vallées. Notre point de départ est Stans [le détail de l'intinéraire est ici].
Quant aux préoccupations financières, se mettre au point de vue d'une hypothèse favorable : vente du calice ou autre [fin de la phrase illisible].
Si tu as bien pu suivre sur la carte, tu n'as sans doute pas manqué de voir et apprécierles beautés grandioses et sauvages, pittoresques ou riants qui sont l'objet de ce mirifique voyage. Je ne pense pas qu'il te serait possible de combiner un aussi passionnant voyage. Dans l'affirmative, je serais heureux de suivre l'un des tiens. Il faut faire le moins de chemin possible et voir le plus de choses. C'est la difficulté de la combinaison mais c'est un exercice géographique.
Je vais maintenant te raconter une rencontre que j'ai eue avec l'un de tes meilleurs amis... au seuil d'un théâtre cinéma parisien : le Colisée, av. des Champs Elysées. Tu devines quel est ce personnage et quel intérêt tu portes à Sessue Hayakawa. Je vais te raconter comment je le vis : une annonce dans le journal que je t'envoie prévenait le public qu'un gala au profit du Japon réunissait quelques artistes dont Sessue. A l'heure indiquée, je partis à la porte du cinéma et je vis tout d'abord défiler devant moi une multitude de notabilités japonaises et europénnes, toutes venues en autos. A 3 heures, personne ne se montrait, 3 1/4 non plus. J'allais repartir lorsqu'à 3h25, je vis un homme à l'aspect noble, au teint basané, assez grand de taille, pas gros qui s'avançait lentement à pied vers le cinéma. Quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître en lui notre ami Hayakawa. Il portait un chapeau feutre gris clair rendant ainsi sa figure plus noire, un imperméable gris attaché à la taille par une ceinture; au-dessous on voyait un pantalon rayé faisant deviner sa redingote. Ses pieds étaient chaussés de chaussures vernies de forme américaine sous des guêtres grises. Le tout formait un assemblage bien assorti et pas du tout gommeux. Au contraire, la simplicité de Sessue Hayakawa l'a haussé d'un prestige éclatant à mes yeux. Le directeur et quelques personnes du service accoururent aussitôt à son arrivée et le saluèrent avec déférence. Comme spectateur du dehors, il n'y avait que moi qui l'ait reconnu. Il me remarqua bien, ce Sessue et en fut sûrement ému car il ne fit aucun geste. Il aurait bien voulu me faire entrer avec lui mais j'ai vu son embarras, pauvre Sessue. J'aurais en tout cas bien voulu lui faire part de ton admiration pour lui, mais ces vilains oiseaux de directeurs ne m'en ont pas laissé le temps. Jeretrounai donc à la maison heureux tout de même d'avoir vu ton illustre ami.
Avant de terminer ma lettre, je n'oublierai pas de te demander des nouvellesd notre révérée grand-mère. Tu ne nous a point parlé d'elle dans aucune de tes lettres. Est-ce un oubli de ta part ou une autre raison.J'espère que dans la réponse que tu me feras, tu ne manqueras pas de m'en parler longuement. En attendant présente-lui ma plus tendre affection et mes baisers les plus filiaux. A mon oncle Sélim, dis-lui que je ne l'oublie pas et que je me rapelle souvent de son bon souvenir et que dans quelques temps, je ne manquerai pas de venir l'aider dans son travail. A présent, je sème mon esprit afin que plus tard je vienne récolter avec lui dans le champ des antiquités. A toutes mes tantes, mes meilleures salutations. Mes parents me chargent d'envoyer à tous leurs meilleurs sentiments et leurs remerciements pour ce qu'ils font pour toi!!... quant à toi, je ne cesserai de te dire de bien travailler, d'étudier avec passion. Avec ton professeur, tu ne manqueras pas ainsi de faire de très rapides progrès.
Tous les amis te saluent : Mle Berthet, M. et Mme Labry, tous les amis et compatriotes, sans oublier tes camarades du lycée y compris et particulièrement Jean-Louis Lorsignol m'a envoyé, dans sn voyage à travers les pyrénées et le Dauphiné, de ravissantes cartes qui m'ont fait plaisir.
Dans l'attente de te lire, reçois mon cher Emile, les meilleurs baisers de tout le monde et particulièrement de maman. De moi, le plus fraternel souvenir et mon plus affectuex baiser.
Ton frère
Henry

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