Cette lettre évoque aussi le Calice d'Antioche et les perspectives d'Henry dans le domaine de l'archéologie.
Neuilly, le 14 février 1924
Mon cher Emile
J'ai reçu tes différentes lettres et je serai fautif de te cacher mon mécontentement car vraiment tu es un sujet d'amères préoccupations et de soucis sans nombre. Comment, même pas arrivé à lécole, tu demandes déjà de partir. Je te le prédis, jamais de ta vie tu ne pourras avoir un but bien établi. Dieu veuille cependant que je sois mauvais prophète. Crois-tu donc que nous soyons si riches pour te payer tant de frais inutiles lorsqu'ici nous nous plaignons et nous lamentons pour quelques francs. Tu n'ignores ni les frais, ni les dépenses et tu oses à ce point faire à ta guise sans t'occuper des frais. Je ne t'approuve nullement et si tu es dans l'expectative c'eest absolument de ta faute. Relis les lettres que je t'avais envoyées à alep, tu y trouveras l'une d'elles te disant qu'avant de faire une chose il faut voir le but. Es-tu certain qu'en revenant en France, tu deviennes le plus heureux et le plus travailleur ? Ne te plaidrais-tu pas à haque instant de ton sciatique et ne serions-nous pas obligés de nouveau de t'envoyer dans un pays chaud ? Mon cher Emile, ne prends jamais aucune résolution à la légère, de cela dépend ton avenir. Avant de prendre une route, sois assuré du but auquel elle conduit de peur que tu n'y reviennes sur tes pas et que tu ne recommences cette opération par une autre voie. En tout cas, je ne peux plus m'occuper de toi dans les conditions présentes et d'ailleurs de ce que tu me demandes je n'y peux rien et Fahim est actuellement en possession de tes lettres afin qu'il sache à quoi s'en tenir. "Si tu veux qu'il revienne lui ai-je ajouté, envoie-lui de l'argent, sinon fais-moi connaître tes projets." Je suis très ennuyé d'être obligé d te gronder ainsi, mais vraiment je ne suis pas satisfait de toi. Les affaires ne vont guère en Amérique et Fahim n'a rien vendu depuis quelques mois. aujourd'h je lui ai adressé une longue lettre de supplications et de plaintes concerant la désorganisation de notre famille et les moyens d'y remédier. Je lui ai écrit tout ce qui est sorti de ma tête et j'espère qu'il en fera un cas. De ton côté, tâche de patienter et d'étudier l'arabe, ce n'est qu'en persévérant qu'on arrive à quelque chose. si tu veux étudier l'archéologie et pour ton avenir l'arabe est très nécessaire et je vois à présent cette nécessité. Moi-même, je m'y suis mis sérieusement et déjà je lis assez couramment et je comprends assez bien des textes relativement faciles.
De toutes façons, attends les ordres de Fahim. C'est lui le chef véritable des destinées de notre famille. Ayant parlé à mon père de toi, voici ce qu'il m'a répondu : "je n'ai pas un sou dans ma poche, dis à Emile qu'ils'adresse à Fahim". Et en ce qui concerne ton retour il ne fut pas du tout content et tes changements continuels d'idées lui ont déplu, et vraiment il y a de quoi. Ce que je te dis là est pour ton bien, je n'ai aucun intérêt à le faire. J'espère que tu profiteras de cette leçon et que dorénavant tu ne changeras plus autant de réflexions.
Si je ne t'écris plus souvent mon cher Emile, c'est que le temps me fait défaut et je sais que tu n'en as pas non plus à ta disposition, ce dont je t'excuse. Ce mois-ci je m'occupe activement de tout ce qui concerne le livre édité sur le Calice qui est paru et que nous avons reçu. C'est un volume d'un luxe merveilleux : relieure, dorure, dispositions ornementales, tout est bien fait, bien ordonné. Seulement le prix est tellement haut qu'il est invendable en France : 150 dollars ce qui valent au cours du franc plus de 3000 fr. J'ai eu beau le montrer à de riches particuliers, je n'ai pu en vendre un seul. Toutefois, je pense que sa vente en Amérique sera plus facile. De nombeux articles ont paru dans les journaux de New-York et de Londres et de longs commentaires dans quelques revues. En France, rien n'a été écrit mais M. Dussaud à qui j'ai longuement parlé et avec qui je suis ami, m'a promis de mettre quelque chose dans la revue "Syria". Ce n'est pas qu'il accpte les données du Dr Eisen, au contraire il y est tout à fait adverse, mais n'ayant pas lu le livre, je ne doute pas qu'il change tant soit peu soit peu son opinion.
Ici tou le monde se porte bien et pense à toi. La vie à paris continue comme elle fut auparavant. Aujourd'hui, nous avons eu une des journées les plus froides de l'hiverqui n'a toutefois pas été aussi rude que certaines années. Il fait à 3 heures, -4 au soleil. Depuis ton départ, nous n'avons plus de bonne et Mariam est partie depuis longtemps. On ne la regrette pas du tout, seulement mes parents se fatiguent et Marie est seule à faire la maison. Maman prépare la cuisine et fait de temps en temps la vaisselle ainsi que d'autres travaux. Ajiba nous écrit rarement. Il y a une semaine nous avons reçu une lettre d'elle et nous dit que Fahim n'est pas commode, ce dont nous n'ignorions pas tous les deux. Quant à moi, j'étudie assidûment. Depuis quelques semaines, je fais un peu d'hébreux et de phénicien, en plus de mes autres travaux. Monsieur dussaud m'a promis qu'il m'aidera afin de partir dans deux ans en mission archéologique à Byblos ou ailleurs, en compagnie de Mons. Virolleau, chef du service des Antiquités de Syrie. C'est tout ce que je souhaite, mais avant tout cela, il faut étudier ferme.
Dans l'attente des ordres de Fahim en ce qui te concerne, n'oublie pas les recommandations de persévérance et de travail; sans ces deux choses l'avenir ne pourrait jamais te sourire.Néanmoins à ton âge, tous les jeunes gens sont pareils. Ne désespère pas et attend l'avenir patiemment.
A te lire, reçois de mes parents et de moi nos meilleurs baisers.
Henry

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