Henri poursuit sa vie à New-York. Il évoque ici le Docteur Eisen et bien sûr, le Calice d'Antioche.
Ma vie (12) /H.K. (1932)
Le Docteur Eisen, qu’il avait pris sous sa garde était son ami le plus célèbre, un homme qui fut président de l’Académie des sciences de San Francisco, biologiste éminent, un homme qui avait étudié et sauvé la culture de la figue et du raisin en Amérique, un explorateur qui décrivit le premier, les monuments des Mayas, un artiste qui copia en couleurs d’après nature plus de quatre-vingt mille spécimen de perles de verres antiques qui font la joie et le plaisir des yeux ; enfin un archéologue qui révolutionna l’archéologie chrétienne primitive. Il eut à lutter contre toutes les théories admises, la cabale des archéologues qui voyaient leurs théories bouleversées. Chacun peut s’en rendre compte par son ouvrage sur le Calice d’Antioche où il proclama que l’art chrétien était déjà représenté par une œuvre maîtresse, œuvre d’un grec converti au christianisme. Il démontra d’une manière précise comment le Calice d’Antioche était un objet du 1er siècle, par sa forme, sa décoration, sa technique. A l’annonce d’une telle trouvaille, tous les journaux et revues remplirent leurs colonnes d’articles et de critiques. Les académies en parlèrent, les savants écrivirent des livres pour ou contre. Personne n’était d’accord parce que peu connaissaient bien la question. Beaucoup n’avaient pas vu l’objet et n’en parlaient que d’après photographies. Moi-même, à la demande de M. Millet, professeur au Collège de France, je fis deux conférences à l’Ecole des Hautes-Etudes. Monseigneur Wilpert, d’une renommée mondiale annonça qu’il était un faux mais personne ne le crut sincèrement. On essaya vraiment d’ironiser l’auteur, sa science mais rien n’y fit. Le Docteur Eisen tint bon et manifesta son grand labeur en publiant coup sur coup, un livre sur les légendes du Graal, un autre sur les portraits du Christ, un autre, son ouvrage capital, sur la verrerie à travers les âges. Travailleur acharné malgré ses quatre-vingt cinq ans, il continue à chercher et à écrire. Il découvrit la véritable signification de la scène représentée sur le vase de Portland du British Museum et reconstitua sa forme primitive, qui était une amphore à deux anses et un pied. Il avait l’étoffe du grand inventeur toujours à l’affût d’une découverte nouvelle. Jeune malgré son grand âge, vif, sain, il a vécu et vit encore la vie d’un vrai moine, se couchant à l’heure, se levant de bonne heure, sobre, précis. Il me conta que durant toute sa vie, il ne veilla qu’une dizaine de fois jusqu’à minuit, trois ou quatre fois jusqu’à une heure, jamais après. Il avait cependant quelques manies de savant. Il adorait les chats et en hébergeait une douzaine. Presque tous les écureuils de Central Park le connaissaient pour avoir été nourris ou soignés par lui. Le perroquet de mon frère était pour ainsi dire sa propriété. Chaque matin il fallait qu'’ll le douchât, le nourrit, le portât sur son épaule et le fit chanter l'Ave Maria de Gounod. C’était curieux de voir ce savant un peu bourru s’amuser avec les animaux qu’il aimait intensément. Il avait voyagé presque partout, en Suède dont il était natif et à Upsala où il avait fait ses études, connaissait les cultures diverses, parlait de nombreuses langues, avait, en outre, une profonde connaissance du cœur humain. Il savait apprécier les caractères. Il aimait mon frère comme un fils. Mon frère d’ailleurs l’aimait comme un père. Il le soignait plus que lui-même, écoutait ses conseils, partageait son expérience et sa science. Il disait souvent que le Docteur Eisen fut son éducateur, que sans lui il n’aurait jamais eu un esprit large et équilibré. Ce que je puis croire aisément car durant mon séjour à New-York, jamais il ne m’épargna les directives qui devaient laisser une marque durable dans mon existence. Pendant dix mois, j’ai dû mettre ma patience à l’épreuve, l’importunant de questions. Jamais il ne me rebuta, me dirigeant, me mettant sur la voie des recherches que je faisais, critiquant et corrigeant mes théories sur les sarcophages antiques. Je lui dois le respect de la minutie, du détail qui, en archéologie, sont très importants.
samedi, février 24, 2007
Ma vie (11)
Après ses études à l'école du Louvre, Henri part rejoindre son frère Fahim, installé à New York. Durant ue dizaine de mois, il savourera la vie américaine et prendra part, d'une certaine manière, au commerce des Frères Kouchakji. Dans ce premier message consacré au voyage à New York, Henri évoque surtout son frère et sa découverte de l'Amérique.
Ma vie (11) / H.K. ( 1932)
Lorsque j’eus terminé mes études, j’avais 28 ans. Mon frère aîné était venu à Paris pour voir mon père qui était gravement malade, mais en repartant à New-York, il me prit avec lui. J’y passai dix mois de rêve. La traversée de l’Atlantique en bateau, l’arrivée à New-York, la connaissance de la vie américaine m’enchantaient. Les gratte-ciel et le mouvement intense décrits par les voyageurs m’effrayaient. Je me disais comment vais-je me tirer d’affaires au milieu de tant de vie, d’intérêts divers ? Mais après quelques mois de séjour, lorsque guidé par mon frère, je vis que les affaires se traitaient plus aisément qu’en Europe, je me suis mis à apprécier davantage le pays, même son architecture, sa conception des choses. Les constructions colossales qui jalonnaient les grandes artères avaient cet aspect qui devait caractériser Babylone au temps de sa splendeur. Quelques gratte-ciel ressemblent, en effet, étrangement à des Ziggourats avec leurs étages successifs allant progressivement en retrait et se terminant par un sommet réduit. Tout concourait à me subjuguer : le confort, la rapidité, les belles et nombreuses femmes aux allures élégantes et libres, leur sourire enjolivé des plus belles dents du monde, l’hospitalité américaine, la liberté dont chacun jouit dans ce grand pays. D’aucuns prétendent rabaisser le charme de ce pays en alléguant les mœurs puritaines, les dispositions enfantines des mœurs américaines, que sais-je, mais à tout prendre on ne peut oublier tous les avantages que procurent les USA. Ce qui me faisait goûter davantage mon séjour en Amérique, c’était la société de mon frère aîné, le plus aimable des hommes, le plus charmeur aussi par sa beauté, son goût impeccable, son mâle visage, sa vive intelligence, sa sympathie, sa propreté. Une vive lueur rayonne de son visage étonnamment jeune malgré ses quarante-deux années. Sa conversation, ses manières distinguées, ses liaisons, ses amis, me plaisaient comme si je les avais choisis moi-même.
Ma vie (11) / H.K. ( 1932)
Lorsque j’eus terminé mes études, j’avais 28 ans. Mon frère aîné était venu à Paris pour voir mon père qui était gravement malade, mais en repartant à New-York, il me prit avec lui. J’y passai dix mois de rêve. La traversée de l’Atlantique en bateau, l’arrivée à New-York, la connaissance de la vie américaine m’enchantaient. Les gratte-ciel et le mouvement intense décrits par les voyageurs m’effrayaient. Je me disais comment vais-je me tirer d’affaires au milieu de tant de vie, d’intérêts divers ? Mais après quelques mois de séjour, lorsque guidé par mon frère, je vis que les affaires se traitaient plus aisément qu’en Europe, je me suis mis à apprécier davantage le pays, même son architecture, sa conception des choses. Les constructions colossales qui jalonnaient les grandes artères avaient cet aspect qui devait caractériser Babylone au temps de sa splendeur. Quelques gratte-ciel ressemblent, en effet, étrangement à des Ziggourats avec leurs étages successifs allant progressivement en retrait et se terminant par un sommet réduit. Tout concourait à me subjuguer : le confort, la rapidité, les belles et nombreuses femmes aux allures élégantes et libres, leur sourire enjolivé des plus belles dents du monde, l’hospitalité américaine, la liberté dont chacun jouit dans ce grand pays. D’aucuns prétendent rabaisser le charme de ce pays en alléguant les mœurs puritaines, les dispositions enfantines des mœurs américaines, que sais-je, mais à tout prendre on ne peut oublier tous les avantages que procurent les USA. Ce qui me faisait goûter davantage mon séjour en Amérique, c’était la société de mon frère aîné, le plus aimable des hommes, le plus charmeur aussi par sa beauté, son goût impeccable, son mâle visage, sa vive intelligence, sa sympathie, sa propreté. Une vive lueur rayonne de son visage étonnamment jeune malgré ses quarante-deux années. Sa conversation, ses manières distinguées, ses liaisons, ses amis, me plaisaient comme si je les avais choisis moi-même.
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