jeudi, mars 29, 2007

Ecrits (2)

Dans la série des écrits d'Henri, je reroduis ici une des nombreuses lettres qu'il échangeât avec son frère Emile. Ce dernier se trouve alors à Alep, alors qu'Henri poursuit à ce moment là ses études à l'Ecole du Louvre à Paris (lire Ma vie-9 et Ma vie-10). On découvre dans cette lettre la passion d'Henri pour la montagne qui nous entraîne dans un voyage qu'il envisage de faire à travers les montagnes Suisse.

Neuilly, le 2 novembre 1923

Mon cher Emile

En ce qui concerne ta bicyclette, ce ne sont pas de bonnes nouvelles que je vais te donner. Tu vas par la suite connaître toutes les difficultés qui se sont présentées devant moi et la vaine bonne volonté que j'ai déployée pour te faire plaisir.
Tout d'abord je vais te faire savoir ce qu'en pensent mes parents : Mon père me dit sans aucune réflexion que tu n'es pas à Alep pour te promener mais pour étudier. N'aie crainte, la réponse que je lui fis lui montra la logique de ta demande. Un jeune homme, lui dis-je n'est pas un vieillard, il a besoin de connaître, d'apprendre et l'observation d'un pays, d'une contrée est la clef du savoir. Tous les jeunes gens instruits ont passé par ce chemin. Quelqu'un qui ne cherche pas à connaître ce qui est autour de soi ne peut être regardé comme une personne intelligente. Un jeune homme doit être curieux. La curiosité conduit à une foule d'utilités. Un savant n'est à vrai dire qu'un curieux. Otez la curiosité, il reste le grand plaisir et le souvenir de la promenade. chacun a son plaisir, les uns aiment aiment à ... aux cartes, d'autres, plus intelligents aiment la nature. Emile est de ce nombre et je ferai tout mon possible pour lui envoyer sa bicyclette. Je ne puis te conter toute cette discussion, mais je tiens à te dire que m'on père en fut convaincu.
D'autre part, ma mère me dit une chose logique, difficile mais inopérante en même temps. Vends la bicyclette d'Emille, m'a-t-elle dit et envoie lui l'argent afin qu'il en achète une autre. Tu dois dviner ma réponse : une bicyclette ne peut-être revendue qu'à grand perte. 300 frs à peine et cela ne peut lui permettre de se payer une aussi belle machine. Suivit une discussion sur ton mal de jambe et l'inutilité de tes efforts. Enfin mon cher Emile, tu vois déjà les difficultés intérieures qui me rendent difficile l'envoi en question.Mais cela n'est rien en face des difficultés extérieures ou pécuniaires que voici :
Comme je te l'ai fais connaître, mon idée était de te l'expédier avec une personne de retour au pays. Mme Charaoui que j'ai vue m'a dit qu'elle avait des bagages en surcharge et qu'elle ne pourrait malheureusement pas s'en occuper. D'ailleurs une dame ne saurait bien y prendre garde et tu sais qu'une bicyclette est de ce qu'il y a de plus embarrassant. Je n'ai pas voulu y insister pensant que Mr Cababé voudrait bien s'en charger. Ce fut de même. Je fus donc obligé de demander le prix de l'envoi par postal. Les prix sont tellement exorbitants que j'ose à peine de te les dire : 260 à 280 frs car il y a l'emboîtage, le trajet, la recommendation et la douane. Je ne puis me décider et sûrement toi-même ne voudrait pas verser une aussi forte somme.
Dans tous les cas. si je ne puis trouver une personne capable et aimable pour se charger d'un tel fardeau, il faut attendre mon oncle ou Fahim, l'été prochain qui ne manqueront pas de te l'apporter.. en attendant, emrunte une bicyclette à l'un de tes amis ou tâche d'en louer une, cela compliquera moins. Hélas je ne puis te l'apporter moi-même pour te satisfaire plus vite ! Il ne faut donc plus en rêver et dormir tranquille. Ta jambe étant plus tard complètement rétablie, tu pourras jouir davantage du plaisir de la bicyclette, de sa rapidité, de sa commodité.
Je vais à présent de te faire connaître, mon cher Emile, l'objet de mes rêves et de mes ennuis; tu sais que la nostalgie de la montagne me hante de plus en plus. Je prépare dans mon guide et sur mes cartes des voyages qui sont malheureusement pour l'instant irréalisables mais qui j'espère ne manqueront pas de me passionner plus tard en ta compagnie et celle de Fahim.
Aujourd'hui et hier, jour de la Toussaint, je me suis fait un voyage idéal, paradisiaque autour de l'Oberland Bernois. Si tu désires le faire avec moi, prends ton guide et ta carte et suis-moi ligne par ligne. Je te le dis d'avance et me suis occupé à le préparer pendant toute une année, et le trajet que j'ai tracé est réalisable et l'une des parties ne m'est pas entièrement inconnue, quant au restant, tu sais que je m'y connais en spectacle de montagnes et que je suis un admirateur passionné. Je ne sais pas si tu es devenu semblable à moi mais je vois que tu t'y intéresses extraordinairement avec les Boulos. Je te le disais, j'étais un admirateur passionné et plus que passionné, pour des montagnes et des spectacles grandioses etque les chemins par lesquels je te fais passer sont féériques de bout en bout. Le trajet est de 650 km environ et 2 à 25 jours suffisent amplement pour le faire à pieds. Il ne comprend qu'une contrée et les autres viendront ensuite, dans une de mes prochaines lettres. Ne pense plus à la vallée du Rhône, mais suis-moi sur ton guide suisse, avec l'illusion d'avoir ton sac à dos et tes yeux au travers des monts, des cols et des vallées. Notre point de départ est Stans [le détail de l'intinéraire est ici].
Quant aux préoccupations financières, se mettre au point de vue d'une hypothèse favorable : vente du calice ou autre [fin de la phrase illisible].
Si tu as bien pu suivre sur la carte, tu n'as sans doute pas manqué de voir et apprécierles beautés grandioses et sauvages, pittoresques ou riants qui sont l'objet de ce mirifique voyage. Je ne pense pas qu'il te serait possible de combiner un aussi passionnant voyage. Dans l'affirmative, je serais heureux de suivre l'un des tiens. Il faut faire le moins de chemin possible et voir le plus de choses. C'est la difficulté de la combinaison mais c'est un exercice géographique.
Je vais maintenant te raconter une rencontre que j'ai eue avec l'un de tes meilleurs amis... au seuil d'un théâtre cinéma parisien : le Colisée, av. des Champs Elysées. Tu devines quel est ce personnage et quel intérêt tu portes à Sessue Hayakawa. Je vais te raconter comment je le vis : une annonce dans le journal que je t'envoie prévenait le public qu'un gala au profit du Japon réunissait quelques artistes dont Sessue. A l'heure indiquée, je partis à la porte du cinéma et je vis tout d'abord défiler devant moi une multitude de notabilités japonaises et europénnes, toutes venues en autos. A 3 heures, personne ne se montrait, 3 1/4 non plus. J'allais repartir lorsqu'à 3h25, je vis un homme à l'aspect noble, au teint basané, assez grand de taille, pas gros qui s'avançait lentement à pied vers le cinéma. Quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître en lui notre ami Hayakawa. Il portait un chapeau feutre gris clair rendant ainsi sa figure plus noire, un imperméable gris attaché à la taille par une ceinture; au-dessous on voyait un pantalon rayé faisant deviner sa redingote. Ses pieds étaient chaussés de chaussures vernies de forme américaine sous des guêtres grises. Le tout formait un assemblage bien assorti et pas du tout gommeux. Au contraire, la simplicité de Sessue Hayakawa l'a haussé d'un prestige éclatant à mes yeux. Le directeur et quelques personnes du service accoururent aussitôt à son arrivée et le saluèrent avec déférence. Comme spectateur du dehors, il n'y avait que moi qui l'ait reconnu. Il me remarqua bien, ce Sessue et en fut sûrement ému car il ne fit aucun geste. Il aurait bien voulu me faire entrer avec lui mais j'ai vu son embarras, pauvre Sessue. J'aurais en tout cas bien voulu lui faire part de ton admiration pour lui, mais ces vilains oiseaux de directeurs ne m'en ont pas laissé le temps. Jeretrounai donc à la maison heureux tout de même d'avoir vu ton illustre ami.
Avant de terminer ma lettre, je n'oublierai pas de te demander des nouvellesd notre révérée grand-mère. Tu ne nous a point parlé d'elle dans aucune de tes lettres. Est-ce un oubli de ta part ou une autre raison.J'espère que dans la réponse que tu me feras, tu ne manqueras pas de m'en parler longuement. En attendant présente-lui ma plus tendre affection et mes baisers les plus filiaux. A mon oncle Sélim, dis-lui que je ne l'oublie pas et que je me rapelle souvent de son bon souvenir et que dans quelques temps, je ne manquerai pas de venir l'aider dans son travail. A présent, je sème mon esprit afin que plus tard je vienne récolter avec lui dans le champ des antiquités. A toutes mes tantes, mes meilleures salutations. Mes parents me chargent d'envoyer à tous leurs meilleurs sentiments et leurs remerciements pour ce qu'ils font pour toi!!... quant à toi, je ne cesserai de te dire de bien travailler, d'étudier avec passion. Avec ton professeur, tu ne manqueras pas ainsi de faire de très rapides progrès.
Tous les amis te saluent : Mle Berthet, M. et Mme Labry, tous les amis et compatriotes, sans oublier tes camarades du lycée y compris et particulièrement Jean-Louis Lorsignol m'a envoyé, dans sn voyage à travers les pyrénées et le Dauphiné, de ravissantes cartes qui m'ont fait plaisir.
Dans l'attente de te lire, reçois mon cher Emile, les meilleurs baisers de tout le monde et particulièrement de maman. De moi, le plus fraternel souvenir et mon plus affectuex baiser.
Ton frère
Henry

dimanche, mars 25, 2007

Ecrits

Henri a toujours écrit, en français, en arabe, des poèmes, des lettres, ses pensées et impressions. Certaines de ses opinions sont peut-être contestables. Nous le découvrirons au fur et à mesure dans la rubrique "Ecrits". Je vous livre ici un poème dédié à "mon très cher frère Emile" et daté du 6 juillet 1922

L'Aurore

Un charme singulier a pénétré mon âme,
C'est la voix d'un oiseau. Soupir qui nous enflamme,
Peux-tu nous ébranler de tes douces alarmes,
Autant qu'un ête ailé formé de tant de charmes.

Chant si beau si flatteur, continue ta chanson.
Siffle encore et toujours. Quel est ce diapason
Dont tu te sers l'Aurore ? La branche qui te porte
Frissonne à ton doux chant; ton départ la rend morte.

Reste donc, demeure, adorable instrument.
Je te vois t'agiter. Je pars dans un moment,
Répond le Rossignol. Reste donc. Je ne puis.
Et le voilà parti... Malheureux que je suis...

Ma vie (15)

Le récit d'Henri arrive à son terme, il a 30 ans et . J'ai peu d'archives après cette date. Pourtant, il vivra jusqu'à l'âge de 80 ans et en aura 69 à ma naissance. Pour ceux qui suivent l'actualité de ce blog, soyez sans crainte, beaucoup de correspondance et de photos restent à publier.

Ma vie (15) / H.K. (1932)

D’Alep, je rejoignis la mission Thureau-Dangin à M, sur les bords de l’Euphrate et demeurai quelques jours à Rakka, l’ancienne capitale d’été des califes. On y voit encore toutes les murailles longues de 4 à 5 kilomètres. La terre est parsemée de tessons de céramique aux éclats d’or. Je dormis chez l’Agha du village actuel et partageai ensuite avec lui la vie nomade des arabes dans le désert. Mes fréquents voyages à Beyrouth me permirent d’admirer les côtes syriennes de Lataquié à Tripoli, ville essentiellement arabe. Le Liban avec Aley, Deir el Qamar, les ruines de Byblos et de Baalbeck qui sont, sans doute, les mieux conservées et les plus grandioses de l’Empire Romain. Je poussai jusqu’à Damas et Palmyre mais malheureusement, quelque temps après, je contractai une terrible fièvre typhoïde qui me laissa dix neuf jours dans le coma entre la vie et la mort et m’obligea à revenir à Nice où résidaient alors mes parents. Je passai par Port-Saïd, Alexandrie et Le Caire où je vis, admiratif, le sphinx, les grandes pyramides et le plus extraordinaire musée égyptien.

Je n’avais pas donné toute ma mesure et les résultats qu’on attendait de moi et je devins commerçant dans une spécialité qui était aux antipodes de la mienne. C’était en 1931, j’avais trente ans.

jeudi, mars 22, 2007

Ma vie (14)

La suite du récit nous entraîne de nouveau en Orient, où Henri repart peu après son retour d'Amérique, pour prendre part lui aussi au commerce d'Antiquités, activité des frères Kouchakji à présent dirigée par Fahim, son frère aîné.
En quelques lignes, il nous raconte d'abord comment il échoua à obtenir le poste de conservateur du musée de sa ville natale, auquel il aurait pourtant pu prétendre à l'issue de sa formation à l'Ecole du Louvre. Avec Jean-Sylvain, nous avons retrouvé, dans les archives de l'Institut français du Proche-Orient à Beyrouth des courriers venant confirmer les rapides allusions d'Henri. J'essaierai de les publier sur le blog dès que j'aurai mis la main sur un scanner.


Ma vie (14) / H.K. (1932)

Dès mon retour d’Amérique, je perdis mon père et briguai le poste de Conservateur du musée d’Alep, mais la Syrie étant à cette époque sous mandat français, le Haut Commissaire, Monsieur Seyrig, avait reçu des directives pour mettre à la tête des divers musées syriens des personnages princiers. Ainsi Beyrouth et Damas avaient, l’un le prince Maurice Chehab, l’autre l’émir Abd el Kader, tous deux mes condisciples à l’Ecole du Louvre. Je ne pouvais donc occuper le poste d’Alep, n’étant pas prince. J’en eu beaucoup de ressentiment mais le temps s’écoulant, j’oubliai cette injustice à mon égard. Je fus alors mandaté par mon frère aîné pour acheter des antiquités. Je pris aussitôt le bateau à Gènes, passai par Naples, m’arrêtai à Athènes où je visitai le magnifique musée et l’Acropole, longeai les Dardanelles et le Bosphore et m’arrêtai à Constantinople où je suis resté trois jours. J’y ai admiré les divers monuments, le sérail et surtout Sainte-Sophie qui est bien la plus admirable église existante, Saint-Pierre compris – la coupole immense et les mosaïques sont vraiment ce qu’il y a de plus extraordinaire. Ensuite je m’arrêtai à Rhodes, cette île magnifique qui fait face à l’Asie, puis à Mersine avec la campagne parsemée de colonnes antiques – Alexandrette et Antioche qui n’a plus rien de la célèbre Antioche des premiers siècles – Beyrouth et Alep où j’arrivai le soir. J’y résidai pendant six mois, visitant la ville et m’intéressant aux fouilles de la citadelle qui est la plus importante de la Syrie, avec des créneaux et des monuments remontant à la période hittite. Alep a les plus beaux bazars du monde, c’est une ville entière couverte où passent les foules bigarrées et où l’on trouve de tout. Aucune ville n’est restée aussi orientale même Damas. Les cavaliers arabes y sont magnifiques avec leur monture. Les murs d’Alep sont souvent incrustés de pierres antiques ; l’air y est d’une pureté inimaginable. Les environs renferment de vieilles églises dont « Djabal Samaan », grande basilique du 5e siècle, refuge de Simon le stylite qui est resté sur une colonne pendant 30 ans.

Ma vie (13)

Je suis enfin en congés maternité et dispose désormais d'une connexion ADSL wifi chez moi au Kram. Face à la mer, et dans un calme relatif, je vais enfin me consacrer à publier la fin du récit d'Henri.
Dans le bref extrait qui suit, mon grand-père évoque le souvenir de Madame Havemayer et de sa collection d'oeuvres d'art.

Ma vie (13) / H.K. (1932)

Mon séjour en Amérique me permit de connaître Madame Havemeyer, une des femmes les plus riches du monde. Sa collection égalait celle d’un grand musée européen : six Rembrandt, une vingtaine de magnifiques Manet, une cinquantaine de Degas dont le premier avait été acheté au peintre même pour 500 francs. D’inoubliables tableaux de Goya, de Velasquez, un Gréco extraordinaire, des vases chinois et la plus belle série de céramique arabe, une multitude d’objets en verre, en bronze, en terre cuite. Elle habitait un véritable château-fort en plein milieu de New-York. Elle m’invita plusieurs fois et me reçut avec une grâce charmante. Je fus son dernier visiteur car quelque temps après, elle mourut d’un transport au cerveau à l’âge de 75 ans, léguant son immense collection au Metropolitan Museum et laissant le souvenir d’une femme étonnante.